
Il y a quelque temps, la presse internationale a découvert ce que des chercheureuses ont déjà démontré il y a plusieurs années[1] : les équidEs sentent le parfum de nos émotions.
Or, les émotions sont contagieuses.
Pour le meilleur.
Et pour le pire.
« Joie contagieuse »
« Contaminé par la peur »
« Colère dévastatrice »
Ces expressions ne sont pas neutres. Elles disent le pouvoir réel des émotions qui nous traversent.
En tant qu’humainEs, nous avons appris à les camoufler. C’est une stratégie de survie sociale, au même titre que le mensonge, la dissimulation, l’évitement. Pour ne pas paraître faible, nul·le, insuffisant.e aux yeux des autres, on tait nos ressentis.
Pire encore : on apprend à les ignorer, à les étouffer, jusqu’à ne plus comprendre les signaux qu’ils envoient – ou à les interpréter de travers.
Parce que les émotions sont vues comme des faiblesses.
La peur, en particulier.
Est-ce que là je fais une digression sur les conditionnements issus du patriarcat et de millénaires de domination masculine ?[2]
Non ?
Vous êtes sûr.es ?
Bref, revenons à nos équidEs.
Iels nous lisent mille fois mieux qu’un profiler. Iels décèlent la moindre de nos émotions — pas seulement les grandes catégories, mais toutes leurs nuances. Iels les traitent comme des informations, parce que c’est l’un de leurs modes de communication. Parce que c’est ainsi qu’iels prennent la température d’un lieu, qu’iels évaluent ce qui se passe autour, qu’iels déterminent s’iels sont en sécurité ou non.
Et donc, si l’humainE qui les accompagne ou monte sur leur dos a peur… Les équidEs aussi.
Iels vont réagir selon leur personnalité, leur histoire, leur seuil de tolérance : se figer, plus ou moins ; fuir, plus ou moins ; attaquer, plus ou moins ; se résigner, plus ou moins ( comme nous quand on détourne les yeux, quand on fait le dos rond, quand on se coupe de ce qui se passe autour pour ne pas voir, ne pas sentir, ne pas souffrir…)
Jusqu’ici, tout va à peu près bien.
Sauf que…
En tant qu’humainEs, nous sommes conditionné.es – les garçons encore plus – à faire bonne figure, à ne rien montrer, à ne rien dire. À mentir plutôt qu’à admettre que ça ne va pas.
D’autant plus qu’il y a le regard des autres cavalier.e.s, les jugements pas toujours bienveillants, les exhortations, encouragements ou injonctions de coachs pas toujours très sympas non plus.
Alors on fait comme si tout allait bien.
Le gros obstacle ? Même pas peur.
La reprise de dressage avec les juges en bout de piste ? Aucun souci.
Ce cheval qui nous regarde d’un air pas commode et a la réputation d’être difficile ? No problem.
Sauf que le cheval, lui, ne comprend pas pourquoi on l’aborde l’air conquérant alors que tous nos signaux sont au rouge.
Le cheval ne comprend pas pourquoi on entre sur une piste alors qu’on est pétrifié.e de trouille.
Le cheval ne comprend pas pourquoi on le lance sur un oxer alors que c’est manifestement dangereux.
Les équidEs ne comprennent ni notre incohérence ni notre incongruence.
C’est pour ça qu’il y a des refus, des chutes, des accidents.
C’est pour ça qu’il y a des équidEs traumatisés, rétifs, difficile ou dangereux.
Parce qu’on n’a pas appris à reconnaître nos émotions, ni à les accueillir et les accepter.
Parce qu’on enseigne encore aux cavalier·es à ignorer leurs peurs — et pire, à en faire une qualité.
« X, au moins, iel n’a pas peur. »
Et pour être sûr·e d’enfoncer le clou, on engueule les « trouillard·es ». On ajoute la honte et la colère à la peur.
Super cocktail pour progresser !
Super cocktail pour fabriquer des chevaux explosifs ou éteints…
Oui, j’ai appris à monter comme ça.
Non, ça n’a pas fait de moi une bonne cavalière. Parce que la peur et le stress n’aident pas à apprendre. Au contraire. La bonne nouvelle, c’est que ça m’a obligée à faire autrement. À chercher. À comprendre. À me former. À apprivoiser mes émotions, mon intuition.
Pour, enfin, devenir une femme de cheval.
Ce que j’espère, c’est que ces avancées scientifiques permettront enfin à l’enseignement de l’équitation d’évoluer. De développer d’autres manières, cohérentes, respectueuses, bienveillantes, d’apprendre à être avec les équidEs.
Ces méthodes existent déjà. Elles ne sont simplement pas encore assez répandues, ni chez les coachs, ni chez les cavalier·es. (Non, cravacher un cheval pour l’obliger à avancer quand il a peur ne sert à rien.)
Pour finir sur une note résolument positive : les équidEs sont sensibles à nos émotions. Iels les reconnaissent, les lisent, y répondent.
Les émotions positives leur sont agréables – parfois même carrément dopantes. Iels vont les rechercher. En cela, les équidEs ne sont pas différents de nous : ce qui fait du bien, on aime.
Le renforcement positif (R+) agit dans ce sens. Pas besoin de clicker pour cela – même si ça peut aider, notamment avec les équidéEs résignés.
Il suffit d’être présent·e.
D’être honnête.
De prendre du plaisir ensemble.
Que ce soit en CSO, en endurance, en randonnée, en liberté, en joutes équestres…
ou simplement dans le fait d’être là, cohérent.e.s, juste ensemble.
[1] Léa Ansade, Dans la tête d’un cheval, 2023
[2] Rose Lamy, En bons pères de famille, 2023
